Iran â quand la guerre fait exploser votre facture
Depuis samedi matin, les Ătats-Unis et IsraĂ«l bombardent lâIran. Le guide suprĂȘme Khamenei est mort, et TĂ©hĂ©ran a ripostĂ© immĂ©diatement sur IsraĂ«l, les Ămirats, le KoweĂŻt et BahreĂŻn. Vingt-quatre heures plus tĂŽt pourtant, un mĂ©diateur omanais annonçait une âpercĂ©e historiqueâ dans les nĂ©gociations nuclĂ©aires. La paix Ă©tait âĂ portĂ©e de mainâ â et puis les bombes sont tombĂ©es.
Le premier effet, le plus immĂ©diat, est celui quâon ressent dans la poche : le pĂ©trole. Le Brent a bondi de plus de 10 % Ă lâouverture, passant de 73 USD vendredi Ă un pic autour de 80 USD dimanche. Le dĂ©troit dâOrmuz â 50 kilomĂštres de large entre lâIran et Oman, par oĂč transitent chaque jour 15 millions de barils, soit environ 30 % du pĂ©trole mondial â est techniquement ouvert. Mais dans les faits, il est dĂ©sert. Six des plus gros armateurs de la planĂšte ont suspendu leurs rotations. Les assureurs refusent de couvrir les passages. LâIran nâa mĂȘme pas eu besoin de fermer officiellement le dĂ©troit : un simple message radio des Gardiens de la RĂ©volution a suffi Ă faire faire demi-tour aux pĂ©troliers.

Les analystes anticipent un baril entre 85 et 90 USD si la situation se stabilise. Mais la banque UBS prĂ©vient : si le dĂ©troit reste inutilisable plus de quelques jours, on pourrait toucher les 120 USD. Pour un automobiliste français, chaque dollar de hausse sur le baril reprĂ©sente environ 0,08 centime de plus par litre Ă la pompe. Si le Brent atteint 90 USD, câest une dizaine de centimes de plus par litre par rapport Ă la semaine derniĂšre â et ça, câest dĂšs cette semaine. LâOPEP+ a bien tentĂ© un geste dimanche en relevant ses quotas de 220 000 barils par jour, mais sur un marchĂ© qui absorbe 100 millions de barils quotidiens, câest un pansement sur une fracture ouverte. Dâautant que la capacitĂ© de rĂ©serve rĂ©elle est concentrĂ©e en Arabie saoudite et aux Ămirats â deux pays eux-mĂȘmes visĂ©s par des missiles iraniens.
Lâeffet domino sur lâĂ©conomie mondiale
DerriĂšre le pĂ©trole, câest toute la chaĂźne qui trinque. Le kĂ©rosĂšne monte, donc les billets dâavion aussi. Le gazole monte, donc le transport routier. Et derriĂšre les deux, le prix de tout ce qui arrive en camion ou en avion â câest-Ă -dire Ă peu prĂšs tout. Les engrais azotĂ©s, fabriquĂ©s Ă partir de gaz naturel, renchĂ©rissent eux aussi, ce qui finit par toucher lâalimentation. Le GNL qui transite par Ormuz a bondi de 26,6 % en 24 heures seulement.

LâEurope est particuliĂšrement vulnĂ©rable : le continent importe plus de 90 % de son pĂ©trole et reste trĂšs dĂ©pendant du GNL du Golfe. LâAsie nâest pas mieux lotie. La Chine importait Ă elle seule 1,6 million de barils par jour dâIran â pas seulement pour sa consommation mais aussi pour revendre le produit raffinĂ©. Elle va devoir se fournir ailleurs, en concurrence directe avec lâEurope et le Japon sur le marchĂ© spot, ce qui tire les prix vers le haut pour tout le monde.
Les marchĂ©s ont rĂ©agi comme prĂ©vu : les futures du S&P 500 ont plongĂ© de 1,6 % dimanche soir, le Nasdaq de 2 %. Lâor et le dollar montent â le rĂ©flexe classique quand le monde a peur. Le secteur de la dĂ©fense et les producteurs de pĂ©trole amĂ©ricains sont les grands gagnants de ce lundi. Les grands perdants : compagnies aĂ©riennes, chimie, plasturgie â tout ce qui achĂšte du brut comme matiĂšre premiĂšre sans pouvoir rĂ©percuter la hausse en 24 heures. Le fret maritime se reconfigure en temps rĂ©el : les navires qui passaient par Ormuz doivent contourner lâAfrique, ce qui rallonge les trajets de plusieurs jours, ajoute du carburant et des dĂ©lais. On a vĂ©cu ça avec le blocage du canal de Suez en 2021 â sauf quâOrmuz, câest quatre fois le volume de Suez.
Les scénarios pour la suite
Lâobjectif revendiquĂ© des opĂ©rations âEpic Furyâ et âRoaring Lionâ est le changement de rĂ©gime Ă TĂ©hĂ©ran â la plus grosse offensive conjointe amĂ©ricano-israĂ©lienne depuis la guerre dâIrak. Mais lâIran a ripostĂ© en quelques heures, beaucoup plus vite quâen juin dernier lors de la âguerre des douze joursâ, ce qui montre que le rĂ©gime avait prĂ©vu un plan de continuitĂ© avec des frappes prĂ©autorisĂ©es et une chaĂźne de commandement dĂ©centralisĂ©e. Le pari amĂ©ricain dâune victoire en quatre semaines est loin dâĂȘtre acquis.
Si le conflit reste limitĂ© Ă une ou deux semaines, lâhistoire rĂ©cente montre que les marchĂ©s absorbent le choc et rebondissent. En juin dernier, le Brent avait flambĂ© puis rechutĂ© dĂšs le cessez-le-feu. Mais le scĂ©nario du pire â Ormuz dĂ©sertĂ© plusieurs semaines, frappes continues sur les infrastructures du Golfe, baril durablement au-dessus de 100 USD â change la donne. Si la crise dure, les risques sont Ă©levĂ©s que lâinflation reparte franchement Ă la hausse, comprime les marges des entreprises, et que la croissance europĂ©enne â dĂ©jĂ fragile â en prenne un nouveau coup.

La dimension gĂ©opolitique complique encore lâĂ©quation. PĂ©kin, furieuse de perdre un fournisseur clĂ©, demande un cessez-le-feu. LâEurope, royalement ignorĂ©e avant les frappes, nâa aucun levier militaire ni siĂšge Ă la table des dĂ©cisions. Et dimanche, le lendemain des bombes, Trump a annoncĂ© quâil Ă©tait âprĂȘt Ă reprendre les nĂ©gociationsâ â sauf que la plupart des gens avec qui il nĂ©gociait vendredi sont morts samedi. LâIran est Ă un carrefour entre effondrement, chaos prolongĂ© ou sursaut nationaliste. Ce qui est certain, câest que ce conflit va laisser des traces bien au-delĂ du Moyen-Orient, sur le prix de votre plein, sur vos placements, et sur lâĂ©quilibre gĂ©opolitique mondial. Pour les investisseurs, la prioritĂ© est de ne pas paniquer, de surveiller lâĂ©volution du dĂ©troit dâOrmuz comme le baromĂštre numĂ©ro un de cette crise, et de garder en tĂȘte que les conflits rĂ©cents au Moyen-Orient ont Ă©tĂ© des opportunitĂ©s dâachat â Ă condition quâils restent contenus.
Money Radar du 03 mars 2026

